A une époque où les enjeux climatiques sont au devant de la scène et où les interactions et interdépendances entre vivants au sein des écosystèmes sont de plus en plus reconnus, Otto Schaefer propose d’y réfléchir théologiquement, visant à combler selon lui une double lacune. D’une part, il souhaite par son travail « sortir les plantes de l’angle mort de la théologie » (p.11) et présenter l’apport des plantes, porteuses de vie, pour l’être humain (comme sages-femmes, nourrices, inspiratrices, consolatrices). D’autre part, il entend rétablir le concept de la grâce pour en dégager la force vitale.

                                                                                   

   

La grâce du végétal. Une théologie des plantes
de Otto Schaefer. Labor et Fides, 2023 24 € 

   

S’inscrivant dans l’écothéologie chrétienne en réponse à la critique et au défis de Lynn White lancé dans son pamphlet Les racines historiques de notre crise écologique (1966/67), Otto Schaefer apporte son expertise et son interdisciplinarité. En effet, pasteur retraité de l’Église protestante unie de France, docteur en sciences agronomiques et docteur en théologie protestante, il évolue depuis toujours dans différents domaines culturels (français et allemand) et disciplinaires. Ce livre, en partie basé sur sa thèse de doctorat, propose ainsi une théologie des plantes au travers du concept de la grâce. Il y engage une discussion stimulante montrant la plus-value de son approche dans une grande variété de domaines.

 

                                                                                         

 

 Otto Schaefer

      

Le premier chapitre pose les balises de sa réflexion. Le but du livre est donc de travailler sur le végétal afin de mieux comprendre à la fois la grâce et le végétal. Alors que nous sommes confrontés à la crise écologique, que peuvent nous dire la grâce et les plantes ? Les deux chapitres suivants explorent les concepts clés de sa théologie.

Le chapitre deux s’attelle à examiner la notion du végétal et la manière dont nous le comprenons. Il met ainsi en exergue trois regards, trois démarches pour aborder la complexité du végétal : les discours scientifique, poétique et théologique. Pour clôturer ce chapitre, il considère le jardin, ce « lieu de codéveloppement de l’humain avec les plantes » (p.61) et qui pour lui intègre parfaitement les trois discours sur le végétal.

Le troisième chapitre se penche sur le concept de la grâce et en quoi celui-ci peut être une clé d’interprétation du phénomène végétal. L’exploration de la grâce sous diverses facettes (lexical, biblique et théologique) aura comme double conséquence que « la grâce qualifie le végétal, mais le végétal qualifie la grâce aussi » (p.69). Schaefer définit la grâce comme étant « la nouveauté et la fidélité du don et du charme dans les reprises de la vie » (p.98).

Après cette première partie consacrée à la définition des termes du végétal et de la grâce, l’auteur les met concrètement en perspective dans les Ecritures et sur le terrain.

Ainsi le chapitre quatre explore la dynamique présente dans des textes bibliques choisis (Genèse 1 et 2, Psaume 104, Jonas 4, lis des champs en Matthieu 6,28-30 et Luc 12, 27-28, les paraboles végétales du Royaume et les offrandes et eucharistie) où les plantes, l’humain et Dieu se répondent et s’éclairent mutuellement.

Le cinquième chapitre décrit plusieurs initiatives de terrain en examinant comment la grâce peut émerger de pratiques concrètes avec le végétal. Cette théologie pratique nous promène dans cinq lieux de démarches collectives ou individuelles, ecclésiales ou non. Des soins aux personnes âgées, des jardins communautaires et interculturels aux jardins publics interreligieux en passant par la mise en place de thématiques pour la saison de la création et à l’exploration de la pisciculture extensive (sujet de thèse de doctorat en botanique de l’auteur), Schaefer donne à voir comment la grâce du végétal s’exprime de manières diverses, parfois inattendues dans notre quotidien.

A l’issue de ce parcours biblique et pratique, l’auteur reprend la triade végétal-humain-divin dans son sixième chapitre sur les variations de la grâce du végétal. A défaut de pouvoir offrir une systématisation définitive de la grâce du végétal, on peut néanmoins tenter un recoupement thématique. C’est ce que Schaefer tente de faire en interrogeant la grâce du végétal sous trois angles différents : l’altérite de la plante, les dons et charmes dont le végétal gratifie l’humain et les phénomènes invitant à expérimenter la transcendance.

Enfin le dernier chapitre interroge l’intérêt de cette interdisciplinarité pour éclairer des débats éthiques. Certes la grâce n’est pas une catégorie éthique, la première transportant « une présence inconditionnelle, alors que l’éthique est faite de conditions » (p.258). Mais toutes deux « convergent dans l’itération de la vie » (p.258). Ainsi « sans relever directement de la grâce, l’éthique végétale et l’éthique de la dépendance à l’égard du végétal se placent néanmoins sous l’horizon de la grâce » (p.258).

Dans sa conclusion, Schaefer opère un retournement de perspective en plaçant la grâce au centre. Après un rappel des dilemmes actuels d’une théologie de la grâce (mots et concepts désuets, expériences existentielles détachées de la grâce et non-venue de la grâce où elle est attendue en lien avec la dégradation du climat et les inégalités économiques criantes), il souligne que le défi actuel et permanent d’une conception crédible de la grâce est l’expérience de sa présence (p.262). Il conclut donc son parcours par une ébauche d’un chantier de théologie systématique.

  
Encore une fois, il invite le lecteur à la promenade pour mettre en lumière trois pistes de réflexions autour de lieux qui reflètent cette interdépendance entre le végétal et la grâce. D’un cerisier à la cathédrale de Bâle en passant par la salle d’attente de la gare de Bienne, il nous donne à voir le végétal comme une image de Dieu, une invitation à la décélération et une grâce communautaire.

  
« Le végétal intervient dans la réflexion théologique sur la grâce parce qu’il en véhicule des expériences fortes et nombreuses » (p.275). Mais aussi : « La grâce n’est pas fuite : elle consiste à rester là et à vivre sur place les ouvertures d’un monde fermé, les résiliences d’un monde condamné » (p.276).

Avec La grâce du végétal, Une théologie des plantes, Schaefer propose une réflexion dense, riche et vivifiante à la croisée de ses deux champs d’expertise. Même si le texte est soutenu, il reste accessible à un lecteur averti. Schaefer prend en effet le temps de poser les bases des différentes et nombreuses discussions qu’il aborde et de situer les concepts dans leurs contextes historique et disciplinaire. Néanmoins tous les chapitres ne sont pas égaux et les liens avec la thèse centrale du livre me semblaient plus ténus pour le dernier chapitre sur l’éthique. L’apport majeur du livre est de donner à penser la grâce en de nouveaux termes comme force de vie et à replacer les plantes (et tout ce qu’elles représentent) au coeur de la pensée théologique, comme le spécifie si bien la quatrième de couverture :

   

« Forme de vie radicalement ‘autre’, mais reflet de l’humain et transparence du divin, la plante donne ici un second souffle à ce mot un peu vieilli et pourtant irremplaçable qu’est la grâce, dans une promenade vivifiante qui parcourt à la fois nos jardins contemporains et les jardins de la Bible. » (Extrait quatrième de couverture)

     
Marie Holdsworth

    

Interview de l'auteur :