Genèse 11,27-25,18 : L’histoire d’Abraham

Publié le : 2024-05-22 13:44:49

Genèse 11,27-25,18 : L’histoire d’Abraham

On ne présente plus Thomas Römer, un des plus célèbres spécialistes de l’Ancien Testament. Ce professeur germano-suisse a effectué toute sa carrière académique en Europe francophone, d’abord à Lausanne et à Genève puis, depuis 2007, au prestigieux Collège de France (Paris) dont il est l’administrateur actuel. Il est l’auteur d’un nombre considérable d’études et d’ouvrages en rapport avec l’Ancien Testament, dont plusieurs ont été traduits en diverses langues. Au-delà de sa grande connaissance du Proche-Orient ancien (et de ses langues), il doit sa popularité à son approche historico-critique décomplexée des textes bibliques. Thomas Römer n’hésite pas à remettre en cause bien des lectures traditionnelles des textes bibliques ou de l’histoire de l’Israël ancien. Il affirme, par exemple, dans son livre L’invention de Dieu, que le monothéisme est une invention tardive dans l’histoire de Juda/Israël. Il considère également qu’une bonne partie de l’histoire biblique est de l’ordre du mythe.

 

    


Genèse 11,27-25,18 : L’histoire d’Abraham,

Commentaire de l’Ancien Testament Ib, Thomas Römer Labor et Fides, 2023, 428 pages, 43 €

     

Autant prévenir tout de suite le lecteur qui n’est pas habitué à l’approche historico-critique, il risque d’être fortement décontenancé par la lecture de ce commentaire ! Dès l’introduction de son commentaire sur le récit biblique d’Abraham (Genèse 11,27-25,18), on apprend ainsi que « les patriarches sont des figures légendaires qui échappent à l’historien » (p. 30). Thomas Römer fait partie des spécialistes convaincus que le récit de la Genèse, tel que l’on le trouve dans nos Bibles, est en fait le résultat d’un processus éditorial s’écoulant sur plusieurs siècles. À l’origine, il y aurait quelques récits populaires sur Abraham circulant à l’époque royale (avant le 6e siècle). À partir de la période de l’exil babylonien (6e siècle av. J.-C.), ces récits auraient été regroupés, modifiés, réécrits, agrémentés de nouveaux récits inventés et de divers ajouts éditoriaux, pour aboutir enfin, vers le début de la période hellénistique (4e-3e siècle av. J.-C), au récit tel que nous le connaissons. En faisant attention aux aspérités du texte biblique mais aussi au contexte historique de ces époques, Thomas Römer tente de déconstruire le puzzle pour en identifier les différentes pièces, leur origine et leur époque. L’objectif étant de relire le texte, ou plutôt les multiples textes, dans les différents contextes historiques dans lesquels ils auraient été rédigés.

   

 

    

Thomas Römer

   

J’avoue être assez dubitatif face à un tel travail de « déconstruction » du texte biblique. Il faut dire que les tenants d’une telle méthode ne cessent d’arriver à des résultats discordants, chaque reconstruction finissant généralement par être remise en cause par les travaux d’autres spécialistes. Pour preuve, Thomas Römer ne cesse, tout au long du commentaire, de discuter les reconstructions et datations concurrentes émises par d’autres spécialistes. Cela dit, on possède, avec ce volume, un état de la question rédigé par un des exégètes historico-critiques les plus renommés, qui a le mérite d’informer le lecteur sur les théories actuelles.

    

À titre d’exemple, prenons le commentaire du célèbre récit du non-sacrifice d’Isaac – que Thomas Römer intitule le « sacrifice d’Abraham » (Genèse 22.1-19). Le commentateur voit dans les versets 1 à 14a, un premier récit où seul le nom divin « Élohim » est employé, un récit datant probablement de l’époque perse. À ce premier récit, une glose sur le nom du lieu du sacrifice aurait été ajoutée postérieurement (verset 14b). De même, les versets 15 à 19, rappelant la bénédiction d’Abraham, seraient un ajout postérieur, de la fin de l’époque perse. Quant à l’intention du récit, il s’agirait notamment de dénoncer les sacrifices d’enfants. Thomas Römer consacre ainsi un excursus de plusieurs pages (p. 324-329) visant à démontrer que les sacrifices humains furent pratiqués en Israël et Juda tout au long de l’époque royale et même jusqu’à l’époque perse (5e-4e siècles av. J.-C.). Il montre, à partir d’une interprétation de divers textes de l’Ancien Testament, que cette pratique fut même parfois pratiquée en l’honneur de YHWH, le Dieu d’Israël.

    

Le commentaire ne se limite pas à ce travail de déconstruction/reconstruction historique. Chaque section du commentaire est introduite par une traduction originale du texte de la Genèse, agrémentée de notes de traduction et de critique textuelle. On trouve ensuite une analyse fine et précise de la structure de la péricope. Le commentaire, verset par verset, donne de nombreuses informations sur les éléments de contexte historique, culturel ou religieux qui peuvent éclairer le sens du texte. On trouve également diverses observations sur le sens des mots et des expressions hébraïques. Les lecteurs peuvent ainsi bénéficier de toute l’expertise de Thomas Römer dans ces domaines. Chaque section est agrémentée d’une bibliographie relativement détaillée et à jour.

    

En résumé, ce commentaire du cycle d’Abraham constitue un ouvrage incontournable pour tous ceux qui travaillent sur ce texte dans un contexte académique. Les pasteurs et prédicateurs qui ont une solide formation théologique académique pourront y trouver aussi quelques informations et observations utiles. Pour les lecteurs croyants qui cherchent un commentaire pouvant nourrir leur foi et leur spiritualité, mieux vaut se tourner vers d’autres ouvrages.

     

 

Timothée Minard

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